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Tarkos (1964-2004) a développé un activisme poétique d’une énergie sans pareille. Il est intervenu dans un nombre incalculable de fanzines et de revues, des plus petites, confidentielles et artisanales, au plus prestigieuses (dont Doc(k)s, TTC et Nioques). Il a également publié chez un grand nombre de petits et micro-éditeurs. Il crée les revues RR avec Stéphane Bérard, Quaderno avec Philippe Beck, Poézi prolétèr avec Katlin Molnar et Pascal Doury et a lancé de nombreuses aventures éditoriales underground avec Charles Pennequin.
Grand lecteur et performeur, il a été de tous les festivals, de toutes les rencontres – notamment en compagnie de Julien Blaine, ami des premiers jours, proche, fidèle, qui offre aujourd’hui, aux éditions Al Dante et à ses lecteurs, ce superbe livre inédit. Christophe Tarkos demeurerait presque invisible si on le cherchait dans ses poèmes ou dans la biographie qu’il donne de lui-même: “Je suis né en 1964. Je n’existe pas. Je fabrique des poèmes. 1. Je suis lent, d’une grande lenteur. 2. Invalide, en invalidité. 3. Séjours réguliers en hôpitaux psychiatriques depuis 10 ans.” |
Nombre de revues, comme Quaderno, Java, Action poétique, Doc(k)s, ou Poezi prolétèr, ont publié ses poèmes ces dernières années, et une petite dizaine de ses livres ont paru, notamment aux éditions Al Dante et POL. Ils dessinent une trajectoire très nette qui commence à être saluée comme l’une des plus originales et des plus rigoureusement menées, que ce soit par les livres ou les lectures publiques. Car Christophe Tarkos est aussi un improvisateur éminent. Pour lui, “aller est aller à l’aventure”, une aventure sérieuse et risquée, qui parfois se perd, explore toujours et découvre souvent, ne serait-ce qu’un phrasé à nul autre pareil.
Rappeler le rôle de l’improvisation dans cette poésie permet de mieux comprendre comment une parole livrée à son propre surgissement, qui côtoie en permanence le vide au bord duquel elle se tient et où elle prend le risque de s’élancer, réussit à taire les énoncés trop bien articulés dans la langue écrite, la langue savante qui, réfléchissant à sa venue, laisse à son insu remonter en elle ce qui la censure. En toute improvisation il y a le vœu d’atteindre le plus vif de la pensée, sa pulpe native, et ainsi de parler contre ce qui fait de la plupart des mots de petits arpents morts! Dire, c’est alors taire, taire ou prendre de vitesse tout ce qui interdit de dire; car telle est l’essence dialectique de l’écriture que son pouvoir d’élocution se mesure à sa capacité simultanée à vider la langue des énoncés usés qui l’encombrent et lui viennent tout naturellement à la voix. C’est plus vrai encore aujourd’hui, alors que le travestissement de la parole est permanent, et que la “censure” médiatique, publicitaire et bien souvent littéraire est telle que chacun reproduit des pensées qui ne sont pas les siennes. Tarkos, lui, a ainsi trouvé un moyen de contourner cette “pollution” de la pensée par le jugement ou les idées préconçues, en faisant retour aux choses. Chacun de ses poèmes y est une tentative d’affouillement d’une chose, jusqu’à épuisement de la parole. Ainsi, un ballet, un ballon, le zinc (Oui), le train, les nuages, le tuba, le bruit (Pan), ou plus encore celles qui composent le quotidien d’une journée – le lait, la passoire, une couverture, le coussin, le soleil, la fumée, le carton, la théière, etc. (Caisses). Non un nuage particulier, mais toute possibilité de nuage en tout nuage ; non l’essence de la théière, mais de la théière, comme il y a aussi du lait, de la fumée, etc., soit de la matière dans son insignifiance, dans son idiotie: des choses quelconques, singulières par essence et indéterminées. De même les quelques situations sur lesquelles certains de ses poèmes se construisent aussi sont des actions banales comme dormir, parler, embrasser. De cette accumulation de gestes isolés et de choses idiotes, naît une réalité, et, pour s’y enfoncer, Christophe Tarkos entraîne sa pensée : “La pensée est engoncée, dure et pâteuse, le poète la masse, l’amollit, la réchauffe. Il entraîne l’intelligence à sortir de son engourdissement […], il décortique la bouche et rogne le bras droit de son maître. Il s’entraîne à bouger la tête à l’intérieur de la pensée.” “Le poète est intelligent, dit-il. Il prépare la pensée difficile.” Pour cela, il se sert de mots simples, qu’il agence en séquences qui se suivent et se métamorphosent. Elles s’engendrent selon un jeu de variations élémentaires, d’accumulations ou de permutations de leurs termes et finissent par acquérir leur propre vitesse de surgissement. La langue y retourne à l’état d’une soupe primitive, d’une “pâte-mot”, qui est selon lui “la substance de mots assez englués pour vouloir dire”. Le paradoxe de cette pâte, souvent si fluide et si agile à doter toute chose d’une plasticité et d’une profondeur que nous ne soupçonnions pas en elle, tient à sa sobriété supérieure. Un vocabulaire restreint au strict nécessaire, une syntaxe élémentaire, pas de variation de ton, ou peu, une absence totale de grandiloquence ; au contraire, une monotonie entêtante et entraînante, par son rythme et ses écholalies qui évoquent certaines pages de Gertrude Stein. Il y a là une ivresse de la parole et de la pensée qu’on associerait plus volontiers à la transe ou à la psalmodie, en raison de la force d’entraînement qu’on découvre à ces phrases. La parole retrouve une énergie primitive qui est celle d’un “text building”, selon l’expression de Christian Prigent. Et c’est vrai que ces phrases musclent et assouplissent la pensée. La volonté de sens ne détermine plus a priori la création de phrases, mais celles-ci, mues par le double désir de décrire et de se poursuivre, retrouvent la liberté de se composer au gré des combinaisons possibles des mots. La grammaire y est une combinatoire créatrice de liaisons entre des termes formant de petits amas de sens qui à leur tour se développent, en vertu de l’expansion presque biologique de ces textes. “Le sens est une matière”, rappelle fort à propos Jérôme Game, et pour lui les poèmes de Christophe Tarkos révèlent “l’immanence du sens au langage, c’est-à-dire au corps parlant, au corps bougeant (fût-ce imperceptiblement), au corps inscrit politiquement”. Absolument politique en effet, y compris par son parti pris matérialiste et son apparent dégagement, cette poésie est pour qui l’écoute un surcroît de liberté à portée d’oreille, de bouche et de pensée. Par le langage rendu à ses seuls (ou presque) mécanismes d’expansion, notre relation à la moindre chose réelle s’agrandit infiniment. “Cela ne veut pas s’arrêter. Cela continue. C’est incroyable. Ça va durer. Ça peut durer encore comme ça”… Renaud Ego, La bibliothèque de midi, La pensée de midi 2001/2-3, N° 5-6, p 207-209. |

A publié aux éditions Al Dante : Oui (1996) ; Le bâton (1998) ; L’argent (1999) ; La cage (1999) ; Ma langue (coffret de 3 livres, 2000) Livre I – Carrés Livre II – Calligrammes Livre III – Donne Le Baroque (2009)
Chez d’autres éditeurs : L’oiseau vole, L’évidence, (1995) Le sac, S.U.E.L, (1997) Processe, Ulysse fin de siècle, (1997) Toto, Encyclopédie des images, (1997) Farine, Aiou, (1997) Pupe, Muro Torto, (1997) Ma langue est poétique, Electre, (1997) Morceaux choisis, Les contemporains favoris, (1998) Le train, S.U.E.L, (1998) L’hypnotiseur soigne, éd. Secrètes, 1998 Le damier, Aiou, (1998) Caisses, POL, (1998) La valeur sublime, Le grand os (1998) Je m’agite, Mir-X-presse, (1999) Le pot, Derrière la salle de bain, (1999) Dix ronds, Contrepied, (1999) Le signe =, POL, (1999) PAN, POL, (2000) Anachronisme, POL, (2001) Expressif, le petit bidon, CD, Éditions Cactus, (2001). Écrits poétiques, POL (2008) |
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